Dans cette nouvelle rubrique, je vais vous amener dans les coulisses des musées, découvrir ce qu’on ne voit pas ou rarement, comme les ateliers ou les archives, mais qui sont indispensables au bon fonctionnement des lieux.
La fin du chantier de restauration est proche pour la Bugatti Type 37 © Automobile-Museums
Pour ce premier « épisode », c’est le plus grand musée automobile français qui nous accueille, le Musée National de l’Automobile – Collection Schlumpf.
Petit rappel historique
Fritz Schlumpf était un industriel dans le domaine du textile installé à Mulhouse. Il était aussi passionné d’automobile, et a lui-même couru notamment sur Bugatti 35. Au début des années 1960 Fritz Schlumpf commence à collectionner les voitures et notamment les Bugatti, mais aussi des Rolls, des Mercedes et autres marques prestigieuses. En quelques années, il accumule près de 600 voitures à une époque où peu de gens s’intéressent à ces voitures. Il entreprend aussi de faire restaurer les voitures acquises, avec notamment le support de Bugatti. Il installe un atelier et une équipe d’ouvriers dans une ancienne filature, et prépare l’ouverture d’un musée, tout ceci dans le plus grand secret. Malheureusement, la crise textile frappe toutes les entreprises industrielles dans les années 1970, entrainant la chute du groupe Schlumpf.
Le contenu de la collection est heureusement sauvegardé (je ne m’étendrai pas ici sur les méandres de l’affaire), classé à l’inventaire des monuments historiques et vendu à une association constituée à cet effet avec pour objectif d’ouvrir un musée au public, ce qui sera fait en 1982. Outre la collection Schlumpf, le Musée National de l’Automobile continue de développer son patrimoine, principalement par des dons et prêts « longue durée ».
Avec près de 500 voitures couvant l’histoire de l’automobile, c’est aujourd’hui l’un des plus importants musées automobiles du monde, tant par le nombre de voitures exposées que par la valeur de la collection.
L’atelier conserve un stock de pièces détachées © Automobile-Museums
Un patrimoine roulant
Quelque soit la nature d’un musée, les objets exposés doivent être entretenus pour conserver la valeur des collections mais aussi l’intérêt des visiteurs. La particularité d’un musée automobile est d’abriter un patrimoine roulant, et il est important que les voitures restent fonctionnelles dans toute la mesure du possible. Comme on l’a dit plus haut, Fritz Schlumpf ne se contentait pas d’accumuler les voitures, il les faisait réparer et restaurer, cherchant à leur redonner l’éclat de leur jeunesse.
Il était donc logique que le Musée National de l’Automobile poursuive dans cette direction, et une soixantaine de voitures de la collection sont maintenues constamment en état de rouler. Certaines sortent de temps en temps du musée pour des démonstrations sur le circuit attenant, dans un but de formation du personnel, pour des prêts lors d’expositions ou pour des évènements particuliers. Ainsi, l’une des Bugatti Type 41 Royale, en l’occurrence le « Coupé Napoléon » a récemment roulé dans les rues de la Principauté de Monaco pour fêter son centenaire et être exposée quelques jours à Monaco.
Un atelier complet
L’atelier attenant au musée couvre 1800 m², répartis en plusieurs zones de travail. Une moitié environ comprend une zone de stationnement couverte et plusieurs box de travail où sont placées les voitures en cours d’opération. Une zone magasin permet d’entreposer les pièces détachées, mais aussi les outils anciens nécessaires pour l’entretien des voitures. Si aujourd’hui dimensions et formes sont normalisées dans de nombreux domaines, ce n’était pas le cas au début de l’automobile, où chaque constructeur avait ses propres pratiques.
Dans l’autre partie, on trouve les machines-outils, une cabine de nettoyage par cryogénie sans solvant ou encore le stockage des matières premières. Et notamment du bois, car il ne faut pas oublier que pendant longtemps, les carrosseries étaient assemblées autour d’une armature en bois ! Mais les techniques les plus modernes comme l’impression 3D sont aussi présentes.
Parmi les curiosités, un équipement attire l’œil, une installation avec un tableau de bord rudimentaire : une planche de contreplaqué, 2 cadrans et quelques contacteurs… Ce système a été développé pour pouvoir tester le fonctionnement du moteur de la Royale lors d’une dépose. En effet, l’intégration du moteur dans la voiture est complexe mais en plus cet énorme 8 cylindres en ligne de 12,7 litres de cylindrée pèse environ 350 kg (à sec). Pas question donc de remettre le moteur en place pour vérifier le fonctionnement. Le moteur était donc installé sur le banc, les fluides dans des bidons autour et ce tableau de bord pour le piloter et le contrôler ! On est évidemment loin de la valise de diagnostic des autos modernes, et il faut savoir faire preuve de créativité !
Le tableau de bord pour contrôler le moteur de la Bugatti Royale © Automobile-Museums
Une équipe professionnelle
Responsable de l’atelier, Brice Chalançon dispose d’une équipe constituée de 2 mécaniciens et 2 apprentis. En effet, le Musée National de l’Automobile collabore au travers de l’atelier avec des organismes de formation locaux, dans le but de former des mécaniciens à l’entretien des mécaniques anciennes.
Une partie de la Collection, et notamment les voitures issues du rachat initial, est inscrite au patrimoine des Musées de France. Brice Chalançon, ingénieur de formation, a donc du suivre une formation complémentaire de 2 ans à la « haute école ARC » de Neuchâtel (Suisse) pour devenir restaurateur habilité Musées de France, qualification requise pour restaurer un patrimoine labellisé Musées de France. Brice a travaillé dans ce cadre sur un système de capteurs acoustiques dont l’objectif serait de détecter des problèmes sur les moteurs avant que ceux-ci ne produisent de dommages.
N’oublions pas dans cette équipe les nombreux bénévoles de l’Association des Amis du Musée (AIAM) qui apportent leur précieux concours à l’entretien de ce parc roulant exceptionnel. Ils mettent leurs compétences à disposition pour certains entretiens, déplacer les véhicules, préparer les sorties et expositions externes. Ainsi lors de notre visite une dizaine de bénévoles travaillaient à l’embarquement dans les camions de voitures qui allaient être exposées dans un centre commercial voisin pour promouvoir le musée et ses expositions.
L’atelier dispose de la plupart des compétences et des outils nécessaires pour entreprendre une restauration complète d’une voiture ancienne. Seules la peinture et la sellerie, qui restent des activités plus ponctuelles, sont réalisées avec des partenaires reconnus.
Les machines-outils permettent à l’atelier des interventions complètes © Automobile-Museums
Conserver ou restaurer ?
Lorsqu’une voiture fait son entrée dans la collection du Musée National de l’Automobile, elle passe par un diagnostic complet visant à déterminer son état de fonctionnement mécanique, mais aussi l’état carrosserie, châssis, mobilier et sellerie… Au temps des Frères Schlumpf et des restaurations initiales, le choix avait été fait de vidanger totalement les fluides des moteurs, principalement pour éviter que des liquides « agressifs » puissent endommager les organes mécaniques, entraîner de la corrosion et des fuites. Cette démarche empirique s’étant avérée bénéfique, c’est le choix qui est maintenu aujourd’hui.
L’atelier travaille avec plusieurs laboratoires et des pétroliers pour disposer des huiles et autres liquides adaptés à ces mécaniques anciennes, dans une véritable démarche des recherches destinée à mieux maitriser la conservation en suivant l’évolution des technologies. D’ailleurs, dans ce cadre, le Musée National de l’Automobile a fait rouler en 2025 une Bugatti Royale alimentée par du carburant de synthèse.
L’atelier a aussi pour vocation, en s’appuyant sur son expérience, de définir des méthodes et des processus de conservation et d’entretien des voitures anciennes qui puissent être partagés.
La restauration est toujours un débat, entre ceux qui optent pour une restauration totale aboutissant à des autos plus neuves qu’à leur sortie d’usine et à l’opposé les fervents de la conservation « dans son jus ». Pour l’atelier du musée, la question conservation ou restauration se pose régulièrement, que ce soit pour la mécanique, la carrosserie ou les intérieurs. L’état du véhicule, son intérêt historique et naturellement le budget à prévoir sont des éléments clés pour choisir la bonne option.
Lors de ma visite, une Lorraine Dietrich de 1911 illustrait parfaitement ce dilemme. La voiture est un modèle rare et intéressant, la mécanique est fonctionnelle, châssis et carrosserie sont en bon état, mais le mobilier intérieur, la sellerie et la capote ont subi l’outrage du temps ! La voiture semblait donc une bonne candidate pour une restauration. Mais une analyse plus poussée a montré que certains détails de la carrosserie ou de la décoration, particulièrement travaillés, ne pourraient être reproduits, et des versions simplifiées viendraient gâcher l’ensemble. Décision a donc été prise d’opter pour une conservation, qui permet de garder l’auto en état et éviter toute dégradation ultérieure.
N’oublions pas que les opérations sur des voitures anciennes sont souvent couteuses, et doivent composer avec les budgets disponibles.
© Automobile-Museums
Les mauvaises surprises
Le passage régulier à l’atelier des voitures permet de les maintenir en état de fonctionnement. Mais parfois une simple opération de maintenance se transforme en restauration beaucoup plus profonde. Ainsi cette Bugatti 37, rentrée à l’atelier pour remplacer l’embrayage. Mais de la limaille découverte dans l’huile au moment de la vidange a entraîné un démontage complet.
Finalement le bloc moteur a du être changé, et accorder disponibilité d’un bloc et budget adéquat a pris quelques années. Plusieurs pièces ont été réusinées, avant de pouvoir entreprendre le remontage complet. Il y a un an, il y avait un châssis et un immense puzzle, aujourd’hui une auto presque finie et bientôt prête à prendre la route ! Le chantier total aura duré près de 10 ans.
© Automobile-Museums
Si beaucoup de musées automobiles disposent d’un atelier ou d’un garage destiné à l’entretien, peu sont évidemment aussi vastes et disposent d’un équipement aussi important. C’est la face cachée qui permet d’admirer toutes ces voitures dans l’écrin du musée, de les voir circuler afin que ce patrimoine reste vivant. Un grand merci à Brice pour son accueil et le partage de sa passion !
Pour plus d’informations sur le Musée National de l’Automobile – Collection Schlumpf et les conditions de visite du musée (mais pas de l’atelier) :
© Thierry Le Gall













