Marie Adrienne Anne Clémentine de Rochechouart de Mortemart est née le 10 février 1847 à Paris. Par son mariage avec Emmanuel de Crussol d’Uzès (1840-1878), elle devint duchesse le 10 mai 1867. Arrière-petite-fille de la veuve Clicquot (1777-1866), elle était propriétaire de la Maison de Champagne Veuve Clicquot-Ponsardin.
La Duchesse D’uzès © Maurice Leloir
Cette femme d’exception, vedette de la Belle Époque, a défrayé la chronique pendant trois quarts de siècle, par ses activités politiques, mondaines, féministes, artistiques ou sportives. Femme engagée, elle révèle un parcours étonnant. Citée comme étant en 1898 la première femme à obtenir le permis de conduire, cela nécessite des précisions historiques, car ledit « permis » a connu depuis bien des évolutions.
La réglementation des appareils à vapeur (1888)
Le 3 janvier 1888 le Préfet de Police de Paris prend une ordonnance qui réglemente le fonctionnement des appareils à vapeur sur la voie publique. L’article 12 précise « Nul ne peut être employé en qualité de chauffeur d’un appareil à vapeur fonctionnant sur la voie publique s’il ne produit pas un certificat de capacité délivré dans les formes usitées pour les mécaniciens de bateaux à vapeur et sur avis des ingénieurs des Mines ».
Premières femmes conductrices et certificat de capacité (1893‑1898)
Le 14 août 1893 l’Ordonnance du Préfet de Police de Paris est complétée de précisions : Le certificat de capacité pour la conduite des véhicules permet de conduire son propre véhicule ou d’être employé pour la conduite d’un véhicule à moteur, à vapeur ou à pétrole. Ce certificat est délivré par la préfecture sur rapport du service des Mines aux candidats de plus de 21 ans, de sexe masculin. Il doit savoir démarrer, se diriger, s’arrêter et avoir quelques notions de dépannage. La vitesse est limitée à 20 km/h en campagne et à 12 km/h en agglomération.
Le véhicule est présenté par son propriétaire conducteur, lequel ayant adressé une demande sur papier timbré se voit préciser le lieu de rendez-vous où il se rend aux commandes (volant, guidon, barre de direction) de sa voiture. L’ingénieur des mines (car l’énergie, le pétrole, par extension au charbon, dépend du service des mines), par prudence, monte rarement à bord, se contentant d’observer à distance le maniement, ordonnant les manœuvre requises, et restant à l’écoute de la façon dont la mécanique est traitée. Le certificat de capacité délivré associe le conducteur au véhicule, si quelqu’un possède plusieurs véhicules il doit demander autant de certificats de capacité. Il n’est pas connu la date à laquelle la restriction « candidat de sexe masculin » est levée…
Voici l’article paru dans « la Vie au Grand Air » du 15 mai 1898, journal très prisé à l’époque :
« La Duchesse d’Uzès brevetée ! Mon Dieu oui, et conducteur (notez le masculin !) d’automobile encore ! Voilà une nouvelle véridique qui étonnera bien des gens ! C’est par une belle matinée de ces derniers temps qu’elle a satisfait aux formalités d’usage. […] Cette dernière, qui avait revêtu pour la circonstance un costume, ma foi très simple, […] tenait en main la barre de direction, qu’elle manœuvrait très savamment ».
Première contravention pour excès de vitesse
Elle fut aussi la première femme à recevoir une contravention, avec son fils, pour excès de vitesse à 40 km/h au lieu des 20 km/h autorisés, au Bois de Boulogne, comme le prouve la copie du jugement du tribunal du 3 juillet 1898. « Mme la duchesse d’Uzès et son fils, M. le duc d’Uzès, comparaîtrons devant la justice de leur pays, le 7 juillet prochain, sous l’inculpation d’avoir circulé avec une vitesse exagérée au bois de Boulogne, au risque de commettre un accident. » Cette contravention est prévue par l’ordonnance du 14 août 1893. La pénalité encourue est d’un à cinq francs d’amende ».
Gravure publiée dans « la Vie au grand air » lorsque la Duchesse obtint le certificat de capacité. © la Vie au grand air
Une pionnière de l’automobile
Qualifiée d’extravagante, elle s’était offerte une Delahaye type 1 en octobre 1897, qui est toujours exposée au musée de la Voiture de Compiègne. Le très sélect Automobile Club de France (A.C.F) n’étant pas ouvert aux femmes, elle fonda avec audace l’Automobile club Féminin de France (A.C.F.F) en 1926, dont elle fut Présidente.
Cette « conductrice au caractère affirmé », selon les dires de l’époque, se soucie peu de l’emprise des hommes sur l’automobile, qui est pour elle une passion, ce qu’elle prouve par la médiatisation, dans le milieu mondain du sport automobile, au-delà des préjugés, et des pressions sociales qu’elle subit. Elle applique sa devise claire : « Bien faire et laisser dire ».
Femme intrépide, elle s’illustra au long de sa vie par de nombreuses prouesses, sportives, féministes et politiques. A la pointe de la modernité, elle s’est souvent distinguée, utilisant son ascendance noble comme moyen de protection contre les calomnies et diffamations dont elle fût l’objet. Veuve après 10 ans de mariage, elle dirigea sa vie et ses et ses exploits comme femme indépendante financièrement et socialement. Elle décéda à Dampierre-en-Yvelines le 3 février 1933 a 86 ans.
Évolution de la réglementation automobile en France (1899‑1922)
Le 10 mars 1899, un Décret relatif à la circulation des automobiles étend la détention du certificat de capacité à tout le territoire français et à l’ensemble des conducteurs, entendez incluant les motocyclettes. L’article 11 précise que : « Nul ne pourra conduire un véhicule s’il n’est porteur d’un certificat de capacité délivré par le préfet du département de sa résidence sur l’avis favorable du service des mines. Augmentation de la limitation de vitesse à 30 km/h en rase campagne et à 20 km/h en agglomération. Obligation de circuler et se ranger à droite
A la mise en service du véhicule, le préfet de département délivre le récépissé de déclaration sur la foi du certificat de conformité délivré par le fabricant : c’est la fiche d’homologation.
En septembre 1901, par circulaire du Ministère de l’intérieur, le préfet de chaque département se voit chargé de tenir un registre avec copie remise au propriétaire attribuant à chaque véhicule un numéro d’immatriculation permettant le cas échéant de poursuivre un contrevenant : c’est la naissance de la carte grise associant une immatriculation au détenteur et au véhicule (marque, type et numéro de série).
A partir du 31 décembre 1922, un nouvel « examen du permis de conduire » est instauré, par lequel l’ingénieur des mines doit obligatoirement monter à bord du véhicule avec le candidat sur un parcours varié de quelques kilomètres. Il observe la façon dont le candidat évolue dans la circulation et respecte la réglementation. Cela devient alors plus sérieux ! Toutefois le candidat pouvait encore venir avec sa propre voiture, laquelle ne possédait pas de doubles commandes. Cette évolution n’étant pas rétroactive, il ne semble pas que la Duchesse ait dû s’y présenter, si elle conduisait encore, ce qui est probable.




